Concept artistique Rhapsodie

By Jean Couteau

1 February 2012

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La subli­ma­tion spi­ri­tuelle du réel par Jean-Philippe Haure.

L’ART



L’œil est d’abord attiré par des taches légè­res colo­rées, rou­geâ­tres ou bleuâ­tres puis par un jeu de cou­ches dif­fu­ses recou­vrant la sur­face du papier. Des taches appa­rais­sent ici, ailleurs une tex­ture sem­bla­ble à du gra­vier, là des formes vagues qui se déta­chent et se fon­dent ensuite. Il s’en dégage une impres­sion de calme et de paix. C’est de « l’abs­trac­tion » dans ce qu’elle a de meilleur : un lan­gage de pure d’émotion visuelle exprimé par le mode sur­réel de la cou­leur. Pourtant, lors­que l’œil s’attarde plus lon­gue­ment sur le papier, une autre lec­ture se révèle, celle-ci figu­ra­tive : der­rière le lavis de pastel appa­rais­sent des contours fine­ment des­si­nés d’un dan­seur Balinais ou d’une scène de vil­lage ordi­naire. Nos émotions, éveillées par le côté abs­trait du tra­vail, sont main­te­nant gui­dées vers le plai­sir visuel qu’est une image réa­liste de Bali, qui, en même temps, montre un monde irréel au delà de ce que peut être sim­ple­ment « Bali ».


Voici un artiste qui est évidemment inté­ressé, non pas par des consi­dé­ra­tions for­mel­les, sa com­bi­nai­son d’abs­trac­tion et de figu­ra­tion n’est qu’un outil, mais par un désir, il fau­drait pres­que dire une urgence, d’expri­mer ce qui est pour lui l’essence et la pureté. C’est ce qu’il trouve spé­cia­le­ment à Bali, chez la femme bali­naise. Non pas parce ce sont des icônes, mais parce que Bali et la femme bali­naise res­tent les meilleu­res mani­fes­ta­tions de cet idéal, dans le geste natu­rel et la sim­pli­cité fémi­nine. S’il était né au 15ème siècle en Italie, il aurait pro­ba­ble­ment peint des Madones et des pay­sa­ges Toscans, les idéaux pic­tu­raux d’alors.


Jean-Philippe Haure com­mence tou­jours son tra­vail en pei­gnant avec une cou­leur beige ou brune, de façon abs­traite et légère, afin de créer une atmo­sphère qui rela­ti­vise le réa­lisme pour nous amener quel­que part au-delà. Cette « brume » peut être inter­pré­tée comme repré­sen­ta­tion de « l’inconnais­sa­ble » qui reste l’essence de chacun d’entre nous dans notre irré­duc­ti­ble indi­vi­dua­lité. Elle peut aussi sug­gé­rer à l’esprit le rêve d’un dan­seur ou la souf­france d’une per­sonne âgée. À un niveau plus pro­fond, il évoque « l’au-delà » qui relie les indi­vi­dua­li­tés, parmi les rêves et la souf­france, et fina­le­ment chacun d’entre nous, dans le même Inconnu qui nous appelle à la médi­ta­tion et la prière.


Comment réa­lise-t-il ce type idéa­liste de repré­sen­ta­tion ? Par une com­bi­nai­son ori­gi­nale, lors de son pro­ces­sus créa­tif, de l’abs­trac­tion et de la figu­ra­tion, qu’il détourne à cette fin dans un dia­lo­gue de ligne et de cou­leur, cha­cune ayant une fonc­tion propre et bien défi­nie. La cou­leur évoque l’émotion et pro­duit « la sen­sa­tion » dési­rée. Il n’y a ni forme ni objet ou per­son­nage, il ne suit pas non plus une struc­ture gra­phi­que sous-jacente. Cette émotion colo­rée est réa­li­sée avec très peu de moyen, seu­le­ment deux ou trois cou­leurs de base au plus (le brun et l’or, et par­fois le bleu) appli­quées sur la sur­face de façon dif­fuse, à la manière des tachis­tes, défi­nis­sant l’espace et la com­po­si­tion de façon semi-auto­ma­ti­que, semi-intui­tive, sans jamais pré-orga­ni­ser le tableau. Ainsi, dans le tra­vail de Jean-Philippe, c’est la cou­leur qui struc­ture la pein­ture, d’une façon abs­traite, à la manière de l’Expressionnisme Abstrait amé­ri­cain et du Tachisme fran­çais.


Son pre­mier jet de cou­leur cher­che à créer un cer­tain rythme visuel. Bien sûr, il ne réus­sit pas tou­jours. Dans ce cas, il renonce alors à la com­po­si­tion en cours et en choi­sit une autre. « Si je n’aime pas mon lavis, dit Jean-Philippe, je ne le conti­nue pas. Je n’y des­sine rien. Je laisse le tra­vail ina­chevé. » Quand il a trouvé le rythme de base, il le retra­vaille à plu­sieurs repri­ses, sui­vant ce que lui sug­gè­rent les images. Ces images sont toutes ses pro­pres pho­to­gra­phies qu’il a faites en assis­tant aux rituels et à la vie bali­naise. Elles appor­tent les contours et fina­le­ment le contenu idéal au tra­vail. Mais com­ment une pho­to­gra­phie peut-elle jouer ce rôle ? En prê­tant seu­le­ment cer­tai­nes de ses lignes, parmi les plus évocatrices, tout en aban­don­nant le contenu trop nar­ra­tif ou détaillé. Ce qui res­tera de la pho­to­gra­phie sera fina­le­ment le mini­mum néces­saire à la sug­ges­tion de la scène, sim­ple­ment une com­pré­hen­sion par­ti­cu­lière et sen­si­ble, tendre et amou­reuse. Tout est sug­géré plutôt qu’affirmé. Comme une sen­sa­tion gra­cieuse qui tra­verse les cou­leurs dans les lignes subli­mées du réel.


Du point de vue du contenu, comme on le verra plus loin à un niveau plus pro­fond, les pein­tu­res de Jean-Philippe’s n’ont rien d’exo­ti­que. L’exo­tisme est essen­tiel­le­ment un malen­tendu. Il sou­li­gne les dif­fé­ren­ces exté­rieu­res d’une culture, comme si ces dif­fé­ren­ces repré­sen­taient l’essen­tiel, tandis qu’elles ne sont sim­ple­ment que des détails. A Bali, l’exo­tisme tourne autour des céré­mo­nies, des offran­des et des rites ; C’est ce qui a contri­bué à faire de l’île une image para­di­sia­que.


Mais ce n’est pas ce que Jean-Philippe recher­che. Les per­son­na­ges qu’il repré­sente dans ses œuvres ne nous étonnent pas par leur alté­rité, mais plutôt, par l’inti­mité qui nous rap­pro­che. Ce qu’il voit en eux, ce sont des gestes phy­si­ques ordi­nai­res et une inti­mité. Des gens inno­cents comme nous tous devrions être. Cette per­cep­tion de Bali comme une terre d’inno­cence est très per­son­nelle : Jean-Philippe ne nous l’impose pas, mais la révèle plutôt, petit à petit, comme le font ces lavis colo­rés. La qua­lité prin­ci­pale de l’artiste appa­raît ici, au-delà de son style et de sa tech­ni­que : sa sen­si­bi­lité comme un homme de foi, ouvert à d’autres hommes et l’Humanité tout entière.



Jean Couteau, tra­duit de l’anglais par J-Philippe.

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