Concept artistique PASSAGES

By Jean Couteau

15 March 2006

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Exactement aux croi­se­ments de l’abs­trac­tion et de la figu­ra­tion, de la pho­to­gra­phie et de la pein­ture.

Bali, sous le regard de J-Philippe : Porte ouverte sur la Fraternité.

Par Jean Couteau [1]

Traduit de l’indo­né­sien par J-Philippe.

Nos yeux sont, dans un pre­mier temps, atti­rés par des lavis de cou­leurs pastel qui s’étendent sur toute la sur­face du papier. Apparaissent des taches, ailleurs des points qui res­sem­blent à du sable, avec en arrière plan, des formes diluées. Une impres­sion de calme et de paix émane de l’oeuvre. C’est de l’abs­trac­tion dans ce qu’elle a de meilleur : Un lan­gage de pure émotion exprimé à tra­vers un monde de cou­leur. Après un temps d’atten­tion, une deuxième lec­ture appa­raît : à tra­vers les lavis colo­rés se des­si­nent des contours légers repré­sen­tant des scènes de vil­la­ges à la manière clas­si­que, à la fois cachées et en même temps révé­lées par la sur­face colo­rée. Nos émotions, réveillées en pre­mier par une abs­trac­tion, sont main­te­nant accom­pa­gnées vers un monde idyl­li­que qui, de fait, s’appelle Bali.

C’est dans cette ren­contre entre abs­trac­tion et figu­ra­tion, et leur mise en équilibre, que J-Philippe trouve son ins­pi­ra­tion. Et ce n’est pas chose facile que de conci­lier ces deux mondes.

L’un des pro­blè­mes per­ma­nents à tout artiste est l’équilibre entre cou­leurs et traits. Va-t-il lais­ser la cou­leur orga­ni­ser l’ensem­ble de la com­po­si­tion et lui lais­ser mettre en forme objets et per­son­na­ges, ou va-t-il suivre le rythme des formes, donné par le jeu gra­phi­que des contours ? Réciproquement, les contours peu­vent-ils garder leur auto­no­mie dans un espace envahi de cou­leurs ? Comment trou­ver un équilibre entre le jeu des lignes et le jeu des cou­leurs ? Chez J-Philippe, c’est bien la cou­leur qui reste la struc­ture domi­nante de l’œuvre. Le tra­vail est d’abord un tra­vail d’abs­trac­tion. Les scènes qui appa­rais­sent en super­po­si­tion sui­vent tou­jours le jeu des lavis colo­rés. Les traits, d’une grande finesse, font naître dis­crè­te­ment une scène dans une ambiance sen­si­ble et légère. La scène n’est jamais des­crip­tive, mais plutôt sug­gé­rée, dans une ambiance déli­cate et pro­fonde. « Si je n’aime pas la sur­face colo­rée », dit J-Philippe, « je ne conti­nue pas, je n’y des­sine rien et je laisse le tra­vail ina­chevé ». L’objet figu­ra­tif ajoute seu­le­ment une touche réa­liste à l’effet créé par le jeu de l’abs­trac­tion.

Un autre pro­blème clas­si­que ren­contré par tout artiste est celui de la « repré­sen­ta­tion ». Que doit-on repré­sen­ter du monde ima­gi­naire, de l’expres­sion spon­ta­née ou de la réa­lité objec­tive dans une œuvre d’art ? L’abs­trac­tion a sa propre logi­que, habi­tuel­le­ment conduite par le jeu de la cou­leur, la figu­ra­tion demande un autre jeu, sym­bo­li­que celui-là. Dans ce cas, que doit-on imiter, que doit-on inven­ter ? Qu’en est-il du réa­lisme en pho­to­gra­phie ? Y trouve-t-on la réa­lité ou le regard du pho­to­gra­phe ? Toutes ces ques­tions ne sont pas sans impor­tance pour J-Philippe, car son dessin est issu de ces pro­pres pho­to­gra­phies. Il ne semble pas y voir là un pro­blème, ses pho­to­gra­phies sont de grande qua­lité gra­phi­que. Leur inser­tion comme tracé gra­phi­que rend pos­si­ble l’appa­ri­tion de scènes réa­lis­tes et d’atti­tu­des encore inex­plo­rées par un tra­vail clas­si­que. J-Philippe ne repro­duit pas ces pho­to­gra­phies, il est ins­piré par l’image qu’il tra­vaille en tracé. C’est un enri­chis­se­ment dans la repré­sen­ta­tion : Ce qu’il montre en pho­to­gra­phie est une « sélec­tion de la réa­lité » qui devient une « créa­tion figu­ra­tive » en pein­ture.

C’est donc une réponse sur le plan sen­si­ble que J-Philippe nous donne sur la ren­contre des genres, exac­te­ment aux croi­se­ments de l’abs­trac­tion et de la figu­ra­tion, de la pho­to­gra­phie et de la pein­ture.

Que dire du contenu figu­ra­tif ? Peut-être que les défen­seurs de l’art contem­po­rain cri­ti­que­ront les thèmes choi­sis par J-Philippe d’ «exo­ti­que » sans même regar­der réel­le­ment le contenu de ces œuvres. On les enten­dra dire que ce n’est qu’un retour du genre post­co­lo­nial, créé par un étranger qui n’a pas vrai­ment com­pris le monde ou il est. Oui, peut-être, mais on y oubliera qu’il y a tou­jours à Bali cette sin­gu­la­rité, rare­ment mon­trée avec un talent tel que celui de J-Philippe. Et pour quel­les rai­sons un artiste doit-il aujourd’hui for­cé­ment se plon­ger dans la poli­ti­que de l’art contem­po­rain, alors que sa sen­si­ti­vité l’a emporté ailleurs et a fait de lui un mar­gi­nal dans le monde moderne. Un artiste comme J-Philippe n’a-t-il pas le droit d’igno­rer les contra­dic­tions engen­drées par le monde moderne et se tour­ner vers la vie sociale et cultu­relle équilibrée que l’on trouve dans la tra­di­tion bali­naise ?

A un niveau plus pro­fond, les pein­tu­res de J-Philippe sont tout sauf exo­ti­ques. L’exo­tisme est fondé sur une incom­pré­hen­sion. Il met en valeur les dif­fé­ren­ces cultu­rel­les appa­ren­tes, comme si ces dif­fé­ren­ces étaient la réa­lité, alors qu’elle ne sont que détails : pour Bali comme exem­ple, les céré­mo­nies reli­gieu­ses, les offran­des, et tout autre détail qui lui ont donné cette image para­di­sia­que. Ce n’est pas ce qui inté­resse J-Philippe. Les per­son­na­ges de ses œuvres n’appa­rais­sent pas si dif­fé­rents, au contraire, on y per­çoit comme une inti­mité. Ce que J-Philippe y voit est la bana­lité de leur pos­ture, la sim­pli­cité des gestes et leur fami­lia­rité. Personnes inno­cen­tes comme celles que nous devrions tous être. Il nous montre Bali comme une terre encore épargnée, ce qui lui est très per­son­nel. Il ne nous y oblige pas. Au contraire, nous en sommes impré­gnés peu à peu comme par ces lavis de cou­leur. C’est ici que l’on trouve la vraie qua­lité d’un artiste, à tra­vers son style et sa tech­ni­que : la sen­si­bi­lité d’un homme de foi ouvert sur l’autre et l’huma­nité.

J-Philippe n’est pas un artiste nar­cis­si­que comme on en trouve beau­coup, obsé­dés par leur tra­vail et par eux-mêmes. Vous pour­rez le ren­contrer bien des fois sans jamais l’enten­dre parler de lui-même, ni même de son art. Vous ne saurez peut-être pas qu’il est, en fait, artiste pein­tre avec un « mes­sage ». Il vous lais­sera parler et d’autres aussi, d’art, d’expres­sion, de concept et autres choses de ce genre. Mais, inconnu de tous, rentré chez lui au milieu des riziè­res à Mas, près d’Ubud, que fera-t-il ? Il se reti­rera dans son studio, pren­dra un crayon, allu­mera son ordi­na­teur et tra­vaillera, plongé dans le monde de son rêve, per­son­nel, intime et sen­si­ble, pour donner nais­sance à son œuvre.

Sensibilité et dis­cré­tion, voilà les deux fils d’or de la vie de J-Philippe. Il n’est pas venu de France comme tou­riste pour décou­vrir Bali, ni même attiré par des avan­ta­ges économiques. Il est venu pour servir sa foi. Né d’une famille catho­li­que, diplômé de la pres­ti­gieuse Ecole Boulle, école d’arts appli­qués de la ville de Paris, il est venu à Bali en 1991 comme jeune frère, pour aider au déve­lop­pe­ment d’une petite école d’art fondée à Gianyar par le père Maurice Le Coutour et la com­mu­nauté catho­li­que du lieu. Arrivé à Gianyar et main­te­nant à Mas, il décou­vre la vie du vil­lage alen­tour où il trouve une atmo­sphère pai­si­ble, pro­pice à son carac­tère médi­ta­tif et reli­gieux. Il y trouve une popu­la­tion fra­ter­nelle qu’il regarde aussi comme frère, là où la vie reli­gieuse est asso­ciée à une vie d’entraide com­mu­nau­taire, dont lui-même est impré­gné.

Ce qui est sûr pour un artiste comme J-Philippe, droit, tra­vailleur et dis­cret, c’est que dans son tra­vail futur, quel­que que soit son évolution sty­lis­ti­que, il ne va pas se lais­ser influen­cer par les modes du temps qui passe, mais il res­tera comme aujourd’hui marqué par sa sen­si­bi­lité, qua­lité pre­mière de sa per­sonne.

Please note

[1Sociologue Français, intellectuel et critique d’art, spécialisé dans la peinture de la région d’Ubud, ayant élu domicile à Bali depuis plus de trente ans.

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