Concept artistique DUALITE

Par J-Philippe

27 février 2009

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J-PHILIPPE essaie de passer au delà des dif­fé­ren­ces dans un unique mes­sage d’espoir.

Dualité du réel... et au delà. Par Jean Couteau  [1]

Traduit de l’indo­né­sien par J-Philippe.

Que voit-on en pre­mier ? Ce pour­rait être une sorte de brouillard, qui nous emporte dans un monde irréel, un monde fait de non-dit et d’inconnu où les rêves et les émotions ont la pre­mière place. Seulement ensuite, les lignes, qui défi­nis­sent peu à peu une figure humaine, appa­rais­sent, alors que nos yeux délais­sent le brouillard et sa fonc­tion abs­traite pour accep­ter la dure appa­rence de la réa­lité sociale bali­naise. Mais par­fois, c’est le contraire qui se passe. Ce sont alors les lignes qui atti­rent l’atten­tion en pre­mier, mais au moment où nous entrons dans la scène bali­naise décrite, nos yeux sont aus­si­tôt empor­tés dans un espace non réel fait de brouillard vers la réa­lité des rêves et des émotions.

Les tra­vaux du jeune pein­tre fran­çais, Jean-Philippe Haure, expo­sés à la D Gallery du 26 février au 11 mars pro­chain, sont, de fait, une invi­ta­tion à regar­der la réa­lité dif­fé­rem­ment.

Traditionnellement, dans l’his­toire de la figu­ra­tion, la réa­lité sociale est repré­sen­tée soit en exa­gé­rant la scène, comme à l’époque du Réalisme fran­çais du milieu du 19ième siècle, soit en modi­fiant les règles de repré­sen­ta­tion comme lors de la période de l’Expressionnisme. Mais l’appro­che de Jean-Philippe est dif­fé­rente. Il s’appuie sur le réel – ses figu­res sont issues de ses pro­pres pho­to­gra­phies qui sont elles-mêmes de très haute qua­lité – mais ils modi­fie ce réel de deux façons très dif­fé­ren­tes : d’une part en gar­dant des espa­ces vides pour des éléments impor­tants de la scène, et ainsi nous lais­ser ima­gi­ner des par­ties entiè­res non repré­sen­tées de la réa­lité, et, d’autre part, ce qui est plus impor­tant encore, en créant cette atmo­sphère dif­fuse qui englobe la scène pour sug­gé­rer que la réa­lité n’est pas tout à fait réelle ou encore, qu’il y a plu­sieurs niveaux de lec­ture de cette réa­lité. En sur­vo­lant entre ces deux pôles du ‘brouillard’ et de la ‘réa­lité’, Jean-Philippe semble nous dire que la per­cep­tion n’est pas un acte fixe et que l’expres­sion artis­ti­que l’est encore moins.

Il est aussi pos­si­ble de faire une lec­ture sociale des tra­vaux de Jean-Philippe et de les voir comme une des­crip­tion de la condi­tion fémi­nine bali­naise. Ces femmes, comme il semble nous le dire, appar­tien­nent à deux grou­pes. Les unes sont habillées de magni­fi­ques cos­tu­mes de dance. Elles sont belles, revê­tues du charme de l’inno­cence. Le regard fixé au loin, elles appa­rais­sent per­dues dans des pen­sées inté­rieu­res, des rêves et des secrets gardés… Les autres ont l’allure et l’habille­ment de tra­vailleu­ses. Agées et ridées, elles n’ont plus de temps pour les rêves et les secrets perdus. La beauté et la fémi­nité les ont quit­tées, empor­tées par une dure vie labo­rieuse. Ces deux grou­pes repré­sen­tent les deux faces oppo­sées de la condi­tion fémi­nine bali­naise.
Il faut remar­quer, dans cette lec­ture sociale, l’absence de tout sté­réo­type exo­ti­que du genre de ceux qui ont eu cours chez les artis­tes euro­péens qui se sont ins­pi­rés de Bali. Les ‘femmes bali­nai­ses’ de Jean-Philippe, aussi jolies soient-elles, sont exemp­tes de toute allu­sion sexuelle. Elles se tien­nent visuel­le­ment en dehors de toute consi­dé­ra­tion sur leur inno­cente vir­gi­nité. Elles ne sont pas décri­tes comme une proie. L’atten­tion du pein­tre n’est pas celle d’un pré­da­teur. Il dépeint avec sim­pli­cité la réelle beauté de ces femmes, non cette sorte de dif­fé­rence exo­ti­que qui en fait un objet de fan­tasme sexuel. Cette atti­tude est plus juste que celle adop­tée par la plu­part des artis­tes euro­péens qui l’ont pré­cédé. Pour lui, la beauté des femmes bali­nai­ses ne doit pas pré­va­loir sur le regard que l’on doit se réser­ver afin d’en res­sen­tir de l’empa­thie.

Exempt de tout sté­réo­type euro­péen dans son trai­te­ment de la beauté bali­naise, Jean-Philippe est aussi dégagé des normes cultu­rel­les. Lorsqu’il décrit le deuxième type de femmes bali­nai­ses, âgées, laides et défai­tes, il n’essaie pas de pren­dre une posi­tion ‘mora­li­sante’ pour dire qu’il est indé­cent de voir des femmes au tra­vail por­tant de lour­des char­ges, comme c’est à leur habi­tude. Pour lui, la lai­deur de ces femmes bali­nai­ses ne doit pas pré­va­loir non plus sur le regard que l’on doit garder pour elles afin de res­sen­tir aussi de l’empa­thie.

En fait, ce qui carac­té­rise l’atti­tude de Jean-Philippe dans son trai­te­ment de la condi­tion sociale fémi­nine bali­naise, c’est sa totale absence de pré­jugé, aussi bien issu de l’époque colo­niale que post­co­lo­niale. Il semble nous dire que les femmes bali­nai­ses ont une réelle beauté, mais que cela ne pro­cure aucun droit aux euro­péens de les pren­dre comme objet sexuel au nom des dif­fé­ren­ces ‘exo­ti­ques’ enra­ci­nées dans l’his­toire colo­niale. De la même façon, tra­di­tion­nel­le­ment, les femmes bali­nai­ses âgées sont sur­char­gées de tra­vail, mais cela ne donne pas non plus le droit de se posi­tion­ner en don­neur de leçon au non de l’idéal abs­trait d’un com­por­te­ment civi­lisé. Les socié­tés, c’est ce que nous montre son tra­vail, sont cons­ti­tuées de per­son­nes réel­les dont les com­por­te­ments et les valeurs doi­vent être res­pec­tés dans leurs pro­pres inté­rêts. L’empa­thie, ou ‘l’amour’ (cor­res­pon­dance chré­tienne de l’empa­thie), est la seule voie d’appro­che.

Il y a, de fait, quel­que chose de ‘chré­tien’ dans l’atti­tude de Jean-Philippe Haure. Non ‘chré­tien’ dans le sens cultu­rel commun, mais comme une ins­pi­ra­tion don­nant sens à un com­por­te­ment quo­ti­dien. On doit noter ici que Jean-Philippe est venu en 1991 en Indonésie, non pas pour tra­vailler, bien que diplômé de la pres­ti­gieuse Ecole Boule de Paris, mais comme jeune frère catho­li­que, chargé de diri­ger une école d’art tenue par le centre catho­li­que de Gianyar. Donc, dif­fé­rents des autres, il est venu pour ‘servir’, non à la recher­che d’aven­ture ou pour faire for­tune. Maintenant atta­ché à la région de Gianyar, il voit dans ce peuple bali­nais et indo­né­sien autour de lui, non seu­le­ment des ‘bali­nais’ et des ‘indo­né­siens’, mais des frères en huma­nité avec qui il par­tage une vie ordi­naire et reli­gieuse.

Dans ce contexte, la pré­sence de ce ‘brouillard’ appa­raît dans son tra­vail avec un sens nou­veau. Jean-Philippe Haure com­mence tou­jours son tra­vail par une pein­ture abs­traite de cou­leur beige ou marron, étape que j’ai appe­lée ‘brouillard’, qui réduit l’effet du réa­lisme pour nous empor­ter au delà. Ce brouillard peut être inter­prété comme repré­sen­tant ‘l’inconnais­sa­ble’ qui appar­tient à l’inté­rio­rité de chacun de nous et nous rend irré­duc­ti­ble­ment indi­vi­duel. Il peut être aussi le rêve des dan­seurs ou la souf­fran­ces des ces viel­les femmes. Mais à un niveau plus pro­fond, il évoque l’au delà qui lie l’indi­vi­dua­lité, rêves et peines, et sans doute nous aussi, dans ce même Inconnaissable qui appelle à la médi­ta­tion et à la prière.

Donc, pour regar­der les pein­tu­res de Jean-Philippe, regar­dons d’abord, à sa suite, à l’inté­rieur de ce qu’il voit et ce qu’il décrit visuel­le­ment, et ensuite, allons vers ce qu’il res­sent, puis jusqu’à ce qu’il croit, dans ces magni­fi­ques brouillards, ou il essaie de passer au delà des dif­fé­ren­ces dans un unique mes­sage d’espoir.

Notez bien

[1Sociologue Français, intellectuel et critique d’art, spécialisé dans la peinture de la région d’Ubud, ayant élu domicile à Bali depuis plus de vingt ans.

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